A la mosquée des femmes : Le notable répudié

Septième Tableau :À la mosquée des femmes.

Contrairement à la mosquée des hommes, ce lieu saint est l’endroit où les femmes se retrouvent généralement pour la prière du soir. Elles y discutent des problèmes quotidiens. Aussi sert-il de lieu de conseil, d’initiation aux lectures coraniques, mais aussi comme source de commérage et de détente après une dure journée de ménage. Ici, trois femmes adultes écoutent une jeune fille voilée, victime d’un acte barbare.— Au retour de la lumière, trois femmes et une quatrième, voilée, sont sur scène.

FUNDI ZAHORI. — Toi qui restes voilée, découvre-toi, ici, nulle n’a besoin de se cacher le visage.

LA FILLE VOILÉE. — Ô illustres dames de Kodoni ! Permettez que je garde l’anonymat.

FUNDI ZAHORI. — Ainsi soit-il mon enfant ! Mais n’aie crainte de rien, tu peux te confier à nous. Nous te promettons protection et confort.

MAMA TSARA (Qui a fini de prier). — Chères amies, je m’en vais assister au bangano qui promet d’être sensationnel, vu la valeur des deux antagonistes.

MAMA FATIMA. — Tu te trompes de jour, bo Mama Tsara; le bangano éclatera demain.

MAMA TSARA. — Je suis persuadée qu’il aura lieu cet après-midi, je le sens. Mais surtout, je le souhaite.

MAMA FATIMA. — Et pourquoi veux-tu qu’il éclate absolument aujourd’hui ?

MAMA TSARA. — J’ai un compte à régler.

FUNDI ZAHORI. — Cette fille a besoin de notre aide, écoutons-la ! Nous aurons tout le temps pour aller assister à ce maudit bangano.

MAMA TSARA. — Pourvu qu’il éclate cet après-midi. Celui-là, je ne veux pas le rater. Il paraît qu’il sera foudroyant et plein de rebondissements. Rien que d’y penser, cela me démange déjà. Je vais prier un grand coup pour qu’il explose cet après-midi.

LA FILLE VOILÉE. — Je suis venue vous confier un mal qui me ronge et qui me tourmente jour et nuit. Et vous êtes les seules personnes en lesquelles j’ai confiance.

MAMA FATIMA. — Et pourquoi nous avoir choisies parmi toutes ces illustres femmes de Kodoni ?

LA FILLE VOILÉE. — Toi, Mama Fatima, je t’ai choisie parce que tu incarnes la femme courage, celle qui a osé répudier son mari, un notable de grande classe. Fundi Zahori, l’ancienne, la savante, celle qui a initié toutes les mères et les filles, aux lectures coraniques

ainsi qu’aux pratiques religieuses. Mama Tsara qui représente l’idole des jeunes filles, symbolise la gaieté de vivre, libre et sans contrainte.

FUNDI ZAHORI. — Quel est ton malheur, l’inconnue ?

MAMA FATIMA. — Veut-on te marier à un homme dont tu n’as pas choisi ?

LA FILLE VOILÉE. — Mon malheur n’est pas ce malheur-là.

MAMA TSARA. — As-tu été victime d’un viol ?

LA FILLE VOILÉE. — A Kodoni, le viol n’est pas un délit.

MAMA TSARA. — La petite a raison. A-t-on condamné un homme, à Kodoni ou ailleurs, pour un viol commis sur mineurs ou pour abus sexuel ? Jamais ! Et pourtant des jeunes filles et des petits garçons sont victimes d’abus sexuels, jour et nuit, dans tout Kodoni. Et aucune plainte n’a jamais été enregistrée. Et pendant ce temps-là, les criminels continuent de sévir, les détraqués de la braguette se promènent libres et, rôdent dans chaque coin de rue, guettant inlassablement une proie. Et chaque maison, à Kodoni, abrite son propre malade.

MAMA FATIMA. — Ne sommes-nous pas, quelque part, responsables de cette débauche ? N’exhortons-nous pas nos filles dès leur jeune âge, à se soumettre à un mari, à effectuer toutes les tâches ménagères, sans protester, mais surtout, à être gentilles avec lui, et à ne jamais lui refuser le devoir conjugal ? N’avons-nous pas appris à nos filles, dès leurs premiers pas, à être sages devant un homme ?

FUNDI ZAHORI. — Si tu n’as pas été violée, quel est alors ton malheur ? Es-tu devenue gouine ? Et si c’est le cas, je ne veux plus te voir dans ce lieu saint.

LA FILLE VOILÉE. — Mon malheur ne serait pas un malheur si c’était le cas.

FUNDI ZAHORI. — Ô Dieu des repentis ! Voudrais-tu devenir lesbienne, fille ? Avez-vous entendu, mes amies ? C’est la génération de Satan !

MAMA TSARA. — Je n’ai rien contre ces femmes que vous marginalisez, et je t’avoue, chère Zahori, qu’elles m’épatent, ces marginales. Mais ne soyons pas hypocrites, les homosexuels à Kodoni, ça ne date pas d’aujourd’hui.

FUNDI ZAHORI. — Tu en parles comme une initiée. Hein ! Mon amie, y as-tu goûté à cette chose-là ?

MAMA TSARA. — J’avoue qu’on ne peut rien te cacher. J’y ai goûté, et je ne le regrette pas.

FUNDI ZAHORI. — Dieu de tous les prophètes ! Cette femme est une pauvre pécheresse. Sauve-la des flammes de l’enfer !

LA FILLE VOILÉE. — Je suis enceinte de mon père. (Elle se lève et s’en va en courant)

FUNDI ZAHORI. — J’ai avalé mon tasbwihi.

MAMA TSARA. — Quelque chose a coulé sous mes jambes.

MAMA FATIMA. — Mon cœur s’est soulevé, je rentre chez moi.

MAMA TSARA. — Entends-moi, cet endroit me donne la nausée.

FUNDI ZAHORI. — Nous avons été visitées par Satan. Cette fille n’était autre que la fille de Satan.

MAMA TSARA. — Je dois élucider ce mystère. Et je sais où débuter mon enquête.

MAMA FATIMA. — Il n’y a qu’un seul endroit où se renseigner sur cette horrible histoire : au bangano !

FUNDI ZAHORI. — Je sens une odeur spectrale, fuyons vite cet endroit !

MAMA FATIMA. — Seule une prière est capable de nous éloigner les mauvais esprits. Venez prier avec moi !

MAMA TSARA. — Je n’ai pas le moral à me prosterner. Et l’on entend la voix du muezzin.

MAMA FATIMA. — On nous invite à la prière.

MAMA TSARA. — Que Dieu me pardonne, mais cette nouvelle, comme une flèche empoisonnée, a traversé mon cœur et y a laissé un venin mortel : je suis spirituellement éteinte. Ce criminel doit payer pour ce crime. Je le découvrirai et vous le ramènerai sur un plateau ensanglanté.

FUNDI ZAHORI. — Je te soutiens, même si tu as péché, mais ton péché est moins grave que celui de l’inceste.

MAMA TSARA. — Olé ! Le bangano a éclaté ! Que commencent les hostilités ! A bientôt les amies ! Comme je n’ai plus envie de prier, je m’en vais assister à la grande dispute publique. Un bangano, ça ne se rate pas : on risque de passer à côté de nouvelles sensationnelles.

MAMA FATIMA. — Attends-moi ! Je t’accompagne, non à ce maudit bangano, mais dehors, parce que cette histoire m’a donné envie de vomir, alors autant le faire ailleurs qu’ici.

Et les deux femmes disparaissent.

FUNDI ZAHORI. — Ce n’est pas la première fois que je vis de telles émotions. Des moments dramatiques comme ceux-là, j’en ai vécus. Il ne me reste qu’à prier un bon coup pour la fille voilée et pour les femmes qui prennent part au bangano. Que Dieu sauve leur âme ! (Elle se lève et prie).

 Et le noir tomba.

1 commentaire pour “A la mosquée des femmes : Le notable répudié”

  1. Enfin… Quelqu’un a osé pointer du doigt cette douleur qui ne peut être ressentie que par la personne qui l’a vécue ! Oser dénoncer cet acte que je qualifie de barbare relève d’une grande bravoure. Merci à toi Patrice pour avoir osé. Tu soulèves une question qui doit être débattue afin que des innocentes et innocents puissent se considérer comme victimes et non comme coupables comme veulent faire croire ceux qui œuvrent dans l’ ombre pour briser les espoirs de ces jeunes-là.
    J’espère de tout cœur que les unes et les autres, victimes de ces agissements ignobles, malhonnêtes puissent un jour prendre la plume et faire leur autothérapie. Souffrir en silence car on craint de ne pas être cru, ne pas être compris, est une bien triste expérience qu’en font celles et ceux qui se reconnaîtront à travers la lecture de ton livre. C’est pathétique. Bravo et félicitations pour ton engagement cher ami. Une pensée toute particulière pour toutes les victimes. Ne vous sentez pas seules, osez dénoncer, nous sommes de votre bord et vous soutenons. A votre plume alors et bravo à ceux qui oseront franchir le pas. Osez briser le silence et nous tous porterons haut, très très haut votre voix. Vous avez toute ma sympathie. N’attendez pas : réagissez et libérez-vous.

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